Gregor Podgorski : Mères & Filles

Jacqueline et Marie-Françoise - les textes

… Je suis allée à la maison de retraite et j’ai montré la photo à ma mère !

Et Jacqueline a dit :
«Cette photo ne me rappelle rien.»
«La dame assise à côté de moi me montre la photo. Elle m’explique que c’est moi et elle ; que je suis sa mère et qu’elle est ma fille ! C’est ma mère, ma sœur. Je n’ai pas eu de fille. Ah si j’ai une fille mais je la prête !»
«Qui a fait ça ? Elles ne sont pas mal à poil !». «Je ne sais pas si c’est moi ! Je ne connais pas ces gens là». «Ah bon, j’y étais, alors c’est bien comme ça !».

Partition de Jacqueline

Jacqueline et Marie-Françoise

Cette photo est la plus improbable de ma vie ! (à ce jour)
Comme à ma naissance un seul point commun : nous sommes nues.
Ce jour là, tu m’avais reconnue légalement.
Aujourd’hui, tu ne me reconnais pas, tu ne me reconnais plus : Aloïs (Alzheimer de son nom) a cambriolé tes neurones. Désormais, la vie passe sur toi sans laisser de traces.

Déjà, sur cette photo, tu commençais à ne plus savoir qui j’étais par rapport à toi.
Et d’ailleurs, l’as-tu jamais su ? Je fus toujours ta fille improbable.
Etre photographiée ainsi avec toi après une vie de rendez-vous manqués c’était pour moi exorciser cette malédiction contre laquelle tu n’as jamais eu le courage de te battre : avoir une fille à part entière, être complices et partager le sel de la vie. Se mettre à nu, au moins une fois… Circulez, il n’y a rien à voir ! Ceux qui passeront devant cette photo pourront-ils croire un instant qu’entre nous il ne s’est rien passé, que bien avant le hold-up perpétré par Alzheimer, tu m’as vite oubliée pour vivre ta vie sans te soucier de la mienne.
Aujourd’hui, cette photo pour laquelle j’ai rassemblé tout mon courage pour la réaliser me paraît irréelle…

Marie-Françoise

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